Récit TOR des géants 2010

J’y vais ou j’y vais pas

L’histoire débute dans un gite perdu dans un petit hameau du Queyras. Je fais une rando-course sur quelques jours avec Arnaud et nous nous relaxons tranquillement sur nos couchettes après une  journée splendide et bien remplie. Un petit appel gsm de Stéphane, au détour de la conversation, il m’annonce fièrement sa dernière trouvaille sur le salon de l’UTMB qui a lieu le même week-end. Son enthousiasme est évident, un nouvel ultra-trail est annoncé pour 2010 dans la vallée d’Aoste. Mais le terme ultra est-il bien adapté ? 330km, 24000m de D+ avec de nombreux cols à + de 2000m, quelques cols à 3000m et un point culminant à 3300. C’est tout ??... !!!! Ma toute première réaction est de penser à une dangereuse escalade des distances et durées sur l’ultra-trail. Mais ce parcours n’a pas été inventé avec le simple but de faire grimper le compteur. Il a une logique, faire le tour du val d’Aoste par les Alta Via 1 et 2. Ok, ca c’est plutôt positif. Reste que la course se fait en individuel et j’aurais aimé, sur ce type de format très long, partir en équipe, avec l’excellent souvenir de l’expérience de la PTL. En plus, la course se déroule vers la mi-septembre et donc à une époque où les conditions climatiques peuvent devenir très mauvaises, surtout pour les passages de cols à 3000m. Je suis sidéré du culot des organisateurs de lancer un tel concept de course, même si le comité d’organisation, les courmayeurs trailers, a déjà une bonne expérience de l’organisation. Stéphane, lui, est déjà convaincu à 200%. Personnellement, je penche plutôt vers l’abstention. Depuis quelque temps, je me suis rendu compte que, même si l’ultra et le dépassement de mes limites m’intéresse, ma motivation essentielle pour participer à ces courses reste de vivre des moments forts en montagne. La difficulté et la volonté de se surpasser peuvent magnifier et rendre inoubliable ces moments, mais, en ce qui me concerne, pas la douleur ni l’extrême difficulté qui accaparent l’esprit et empêchent de profiter de la formidable chance de parcourir de sublimes montagnes. Sur ce format, j’ai bien peur que la chevauchée ne se transforme en un long calvaire pour rallier péniblement l’arrivée avec une belle polaire finisher mais avec le gout amer de moments longs et pénibles. Ce jour là, dans le Queyras, c’est donc non.

Quelques semaines plus tard, c’est oui … Entre temps, j’ai pris le temps de la réflexion, mais aussi pris en compte quelques aspects importants de l’organisation. Le parcours est décomposé en 7 secteurs, avec un arrêt possible entre chaque secteur sur une base de vie pour récupérer, dormir, manger, …  et enfin la possibilité de faire voyager un sac avec ses affaires personnelles de base en base. De plus, avec 150 heures, le temps maximum est raisonnable. Mon côté prudent a donc négocié avec ma part de folie pour aboutir au compromis suivant : OK pour partir et faire au mieux mais si la course se transforme en galère parce que je ne tiens pas le choc ou parce que les conditions climatiques sont dégradées, alors, je passerai en mode rando-course avec l’objectif de finir tout juste dans les barrières horaires, ce qui n’est pas si simple mais me semble tout de même à ma portée tout en m’autorisant de bonnes périodes de repos.

Préparation

Depuis quelques années, je vis en montagne et ma saison estivale est toujours très fournie en entrainements en montagne (en fait pour moi, c’est surtout l’occasion de me balader en montagne) que ce soit à pied ou en vélo avec une accumulation significative de dénivelé, classiquement 25000m de D+ en un mois pendant l’été. En prévision de cette course gigantesque, ma préparation consistera donc à faire comme d’habitude sans me préoccuper de cet objectif. Seule adaptation, j’évite bien sûr de placer une autre grosse course dans le mois qui précède et l’Altriman sera ma dernière compétition avant ce TDG. Mon mois d’Août est en partie consacré à un raid de deux semaines en autonomie en Islande, entre autres avec Stéphane. Pas forcément excellent comme préparation. Peu de dénivelé sur ces terrains en comparaison avec les Alpes mais les longues journées avec un sac très lourd dans le dos et des conditions climatiques parfois difficiles vont tout de même préparer notre corps à des efforts longs sur un rythme moyen, voire lent.

La préparation spécifique va commencer deux semaines avant l’objectif avec, côté physique une forte baisse du volume d’entrainement pour faire du jus et ce n’est pas du luxe parce que je sens mon corps un peu fatigué après ces deux mois d’été bien remplis, et du côté mental, quelques réflexions sur le parcours et la stratégie à adopter. Côté objectif, ma part de folie a réussi à gagner le combat contre mon côté prudent mais elle évite de pousser le bouchon trop loin. Pas de référence évidemment sur ce format, c’est le plus long trail jamais organisé en montagne. Je peux juste prendre comme référence ce que nous avons fait sur la PTL et aussi garder en mémoire mon meilleur temps sur l’UTMB. J’arrive finalement à considérer qu’un temps de 4 jours n’est pas complètement irréaliste. Moins serait superbe, surtout en prenant en compte que les organisateurs voient le premier arriver après 86 heures, mais je pense qu’ils sont pessimistes. Plus serait toujours une grande joie, surtout si j’arrive à mener à bien cette aventure sans trop souffrir. D’ailleurs, j’ai la ferme opinion que pour aller vite sur ce genre de format, il faut éviter au maximum de trop galérer au risque de voir sa vitesse gravement chuter. La bonne gestion c’est un délicat compromis sur le fil du rasoir, pour aller au plus vite mais à un rythme très raisonnable, tout en dormant peu et surtout  rester opérationnel jusqu’à la fin. Tout cela pris en compte, je me risque à faire un plan de marche sur 96 heures que je vais vite oublier dans sa presque totalité pour ne garder qu’un point de repère : j’espère arriver à Donnas après trois sections sur 7 (140km et 9500m de D+) au début ou au milieu de la deuxième nuit. Pour la suite, j’aviserai en fonction de ma forme, de mon envie et des conditions. Côté classement, pas d’objectif, je compte faire ma course et mon classement dépendra de toute façon du niveau global de la participation. Malgré tout, j’ai comme référence l’UTMB où je peux finir dans les 10% des arrivants. Je sais qu’il y a environ 380 inscrits sur la course, qu’il n’y a peut-être pas beaucoup de coureurs très forts mais que le niveau des participants doit tout même être bon, vu l’ampleur du projet. Finir dans les 10% des inscrits donc dans les 30 premiers devrait donc être dans le domaine du possible.

En dehors de la stratégie, je réfléchis rapidement à mon équipement. Avec l’expérience, je commence à savoir ce dont j’ai besoin pour faire ce genre de course dans de bonnes conditions quelque soit le temps, canicule, pluie ou même neige. Les prévisions météo disponibles durant les jours précédant la course sont plutôt bonnes, avec simplement une première nuit partiellement pluvieuse, mais je prévois tout de même le nécessaire pour, si nécessaire, passer dans de très mauvaises conditions. Ces vêtements plus chauds seront placés dans le sac qui voyagera de base en base. Un peu de bouffe perso au cas où les ravitos ne me satisferaient pas complètement, une paire de chaussures de rechange et enfin les cartes qui ont été préparées par Mercator du forum UFO, un formidable et énorme boulot qui je crois a rendu service à de nombreux coureurs. J’aurai aussi avec moi un GPS avec les traces du parcours, pour le cas où le balisage serait défaillant, ce qui n’est pas totalement inenvisageable sur un parcours de 330 km …

Le profil simplifié du parcours

Secteur 1 : Courmayeur-Valgrisanche 49km 3800+ : l’amuse bouche

Sur le départ, ce Dimanche matin à Courmayeur, l’ambiance est bon enfant. On sent le plaisir partagé de partir pour cette longue ballade en montagne et dans l’inconnu pour cette première sur ce format de course. Les bonjours fusent dans tous les sens dans la petite aire de départ. Je suis étrangement serein, heureux d’enfin parcourir les montagnes après deux semaines de repos relatif où je me suis interdit la moindre rando-course en montagne alors que le soleil brillait souvent, tel un diablotin me narguait pour que j’aille crapahuter.

Après un départ calme en fin de peloton, je trottine dynamique dans les rues de Courmayeur pour me placer à un bon niveau dans le peloton en prévision de la longue montée vers le premier sommet, le col de l’Arp. Pas totalement réussi, puisque je bouchonne un poil dans les premiers hectomètres de la montée. J’attends patiemment que le chemin s’élargisse pour remonter quelques places et trouver un rythme équivalent aux autres coureurs. C’est aussi l’occasion de m’échapper de groupes un peu bruyants à mon gout. L’ambiance est sympathique et conviviale et c’est très bien comme ça, mais j’avoue aimer parcourir la montagne sans trop parler et  sur cette montée, le flot est parfois continu et haut en volume, typiquement italien J.

Cette première ascension est représentative de beaucoup de montées sur cette course, plus de 1000m de D+ d’affilée, ce sera le tarif standard. En tout cas, un profil comme je les aime qui a aussi beaucoup contribué à ma décision finale, peu de parties plates et un parcours pratiquement en permanence au dessus de 1500m. Du point de vue du paysage, l’entrée en matière est aussi de classe mondiale avec de superbes vues sur les massifs alentours et surtout bien sûr, le massif du mont Blanc, resplendissant. Contrairement à mon habitude, j’ai pris la ferme décision sur cette course de prendre le temps de faire des photos. Je peux bien sacrifier de temps en temps une dizaine de secondes au vu du temps total sachant que je vais traverser une région qui m’est en grande partie inconnue.

Côté forme, les voyants sont au vert. Heureusement pourrait-on me rétorquer, je ne suis qu’à la première dent d’un profil en dent de scie qui en comporte pas loin d’une vingtaine. Je monte tranquillement à 800/850m D+/h. Malgré ce rythme raisonnable et la sensation d’être tranquille, mon rythme cardiaque flirte avec les 140, donc tout près de la limite que je me fixe en général sur les premières heures d’un ultra pour ne pas risquer de me griller. C’est la raison pour laquelle je porte un cardio, je ne fais pas suffisamment confiance à mes sensations qui pourraient m’amener à dépasser cette limite sans m’en rendre compte.

Après un passage de col avec les encouragements de quelques spectateurs, la descente vers la Thuile est un vrai tapis roulant, sans aucune pierre. Je me fais la réflexion que si beaucoup de descentes sont de ce type, les 24000 m de D- annoncés devraient passer sans trop d’encombres. Naïf que je suis… Au milieu de la descente, une randonneuse m’annonce mon classement : 62. Je suis plutôt agréablement surpris. Après cette montée gérée tranquillement, je pensais pointer plus loin dans le peloton. Ma surprise est encore renforcée quand je rattrape Serge et Nicolas dans la descente. Ils m’annoncent que Stéphane est juste devant. Avec Stéphane, nous avons des projections en temps (non, on ne parle pas d’objectifsJ) relativement similaires mais avec un départ de son côté normalement plus rapide. Le retrouver si tôt dans la course pourrait m’inquiéter, j’ai toujours la hantise de partir trop vite sur un ultra, mais comme je n’ai pas la sensation de me fatiguer, je reste serein. Avec Serge et Nicolas, nous échangeons quelques mots, ce qui me donne l’occasion de chambrer Serge sur ses capacités en descente technique. Mais au fil des lacets, je dois avouer que son rythme en descente sur la rando-course que nous avions faite dans le Vercors n’est pas représentatif de ses capacités réelles.

L’arrivée à La Thuile nous donne l’occasion de constater l’engouement qui existe dans la vallée autour de cette course. Beaucoup de spectateurs, dont beaucoup ne sont pas comme sur beaucoup de courses des accompagnateurs, avec des encouragements particulièrement chaleureux. Sur tout le parcours, ces encouragements aussi bien sur les bases de vie, ravitaillements ou même au détour d’un chemin nous accompagneront. J’ai vraiment eu le sentiment que les habitants de la vallée s’étaient appropriés cette course hors normes.

Après La Thuile, je trottine paisiblement sur une petite portion de 2 kms sur route, l’un des rares faux-plat roulants de ce parcours à 99% sur chemins. Suit la montée vers le Paso Alto et la ration standard de presque 1400m de D+, cette fois-ci heureusement interrompue par un petit intermède, un ravito au refuge Deffeyes. Le début de la montée se fait dans l’agréable fraicheur de la forêt mais en débouchant sur le superbe lac du Glacier, je réalise que le soleil tape fort. C’est la raison probable d’un petit coup de mou dans les lacets qui précèdent le refuge. Je retrouve Stéphane au ravito qui a lui aussi un petit coup de mou, probablement un début d’hypoglycémie mais avec ce ravitaillement, il va rapidement se refaire une santé.

Après le ravitaillement, j’ai un autre sujet d’inquiétude, avec de petits déclenchements de crampes dans les mollets. Il est vrai que je suis en général d’un naturel à beaucoup suer et donc potentiellement sujet aux crampes mais j’ai plutôt ce genre de problèmes sur de très longues sorties à vélo (voir mes récits de l’Embrunman et de l’Altriman) et jamais sur des épreuves d’ultra-trail. Il faut un début à tout … Je me cale donc sur un rythme un poil moins rapide, en comptant sur le temps et la future baisse des températures pour que le danger passe.

Malgré ces soucis, je profite des superbes paysages dans la montée et au passage du Passo Alto. Avec raison parce que la descente ne laisse guère le loisir d’apprécier la vue. Un bon gros pierrier des familles où la vigilance est requise pour ne pas y laisser une cheville. Autre désagrément de la descente, un hélico de l’organisation est venu faire des prises de vues de la tête de course qui est en face dans la montée du col de Crosatie. Je devrais être réjoui de voir que je ne suis pas si loin de la tête mais le bruit lancinant de l’hélico me pompe l’air. Mais comment font les coureurs du tour de France pour supporter les hélicos de retransmission pendant toute la course ??!!

Je profite du ravito pour manger et me faire un petit panaché. Très bon cette bière offerte sur tous les ravitos, mélangée à l’eau pétillante, c’est un bonheur. Je repars en pleine forme, si ce n’est que je sens encore que les crampes rodent dangereusement dans mes jambes. Alors prudence. Moi qui ai l’habitude, en course ou en rando-course de faire le rythme de petits groupes, je prends cette fois le sillage d’un autre coureur qui a un rythme parfait pour moi à ce moment de 700m/h. Pas facile de gérer dans ce col très raide avec 800m de D+ pour 2,6km. Serge, que j’ai dépassé dans la descente, me repasse comme à la parade dans la montée. Pas de soucis, on se reverra ;-). Un minimum de prudence est nécessaire dans les derniers hectomètres du col. Quelques passages techniques. Personnellement, j’apprécie de tels passages ludiques sur un trail.

Au passage du col, j’ai des scrupules à dépasser le sympathique coureur italien qui m’a bien rythmé sur cette montée mais il marche sur ce début de descente alors … Malheureusement pour lui, beaucoup plus tard, il devra abandonner. Dans la descente, je rattrape Serge, avec qui nous papotons longtemps jusqu’à une petite portion de route avant Planaval où nous rattrapons aussi Nicolas. Le moral est au beau fixe même si je suis peu marqué alors que nous approchons de la fin de cette section avec tout de même 3500m de D+ au compteur. La  fraicheur est revenue avec la prochaine tombée de la nuit et les crampes sont maintenant oubliées.

L’arrivée à la base de vie de Valgrisenche dans une ambiance de folie me donne presque les larmes aux yeux. Pas d’euphorie, même si j’ai une heure d’avance sur la projection de temps à 96h et qu’on m’annonce maintenant une place de 38ème, c’était simplement l’amuse-bouche d’un repas gargantuesque. Premier objectif de cet arrêt, la douche, à mon avis point essentiel pour la récupération. En dehors du simple plaisir de sortir propre, c’est vrai que ca ne dure pas, le simple effet tonifiant de l’eau chaude mais aussi massant de se savonner est physiquement et moralement très réconfortant. Au repas, je retrouve Stéphane arrivé peu avant moi avec qui nous décidons de repartir ensemble pour la nuit. Avant la course, sachant que nous avions des stratégies et des rythmes pas forcément compatibles en particulier sur le début de course, nous n’avions pas d’objectifs précis pour faire une partie de la route ensemble mais il était simplement convenu de profiter d’une occasion favorable. C’est le cas, la prochaine section, en grande partie de nuit avec ses 4300m de D+ s’annonce difficile et le support moral d’une route partagée ne sera pas du luxe.

Secteur 2 : Valgrisanche-Cogne 53km 4300m D+ Montagnes russes dans le val d’Aoste

A la sortie du ravitaillement, au moment où la nuit tombe, Stéphane et moi sommes 26ème, certains partants rapides ayant visiblement décidé comme prévu ou au vu de leur état de forme de faire une grosse pause à Valgrisenche. Je sais que c’est le cas de Serge qui a prévu un planning avec de très longues journées mais de bonnes nuits dans les bases de vie pour une arrivée autour des 100h.

Après le départ, les effectifs de notre groupe doublent même avec Christophe et Daniel qui restent avec nous sur quelques centaines de mètres. Mais ils semblent plus en forme et nous distancent dans les premiers raidillons en forêt vers le col fenêtre (encore 1300m de D+ d’une traite !). Avec Stéphane, nous subissons aussi un repas probablement trop copieux. Lui a de petites nausées, ce n’est pas mon cas, mais je sens que j’ai abusé sur le plat de pates, le pain et la soupe. Tout est bien calé dans mon estomac mais la digestion va être longue et laborieuse m’empêchant de manger significativement du solide pendant de très nombreuses heures. Heureusement, cet apport calorique va me soutenir aussi très longtemps.

Juste après le point d’eau du refuge Epée (en fait eau minérale, coca, bouillon, …), nous retrouvons Christophe et Daniel et poursuivons ensemble vers le col. Je mène un rythme régulier à un modeste 600m/h et mon rythme cardiaque tourne autour de 120. J’ai clairement pris un rythme de diesel mais il ne me déplairait pas de pouvoir le maintenir jusqu’à la fin. Dans la montée, nous avons les premiers signes annonciateurs du mauvais temps prévu pour cette nuit. Sauf que les signes semnlent indiquer des conditions pire que prévues : quelques éclairs tombent sur les montagnes alentours. J’avais du rater ça dans les prévisions météo... On n’a plus qu’à espérer ne pas être pris dans un gros orage. Quelques gouttes tombent avant l’arrivée au sommet mais rien de bien sérieux. Stéphane décroche un peu de notre groupe, il semble moins à l’aise avec l’altitude mais il me dit  de ne pas l’attendre, sa plus grande vitesse en descente devant lui permettre de revenir sur moi.

Au col, je plonge dans la descente. Même de nuit, on voit que la pente est très raide mais le chemin est de bonne qualité et avec les bâtons et les crans des chaussures pour se ralentir, tout se passe bien et la pente redevient plus confortable. Je distance Christophe et Daniel mais je ne vois pas revenir Stéphane. Pas de soucis, on se retrouvera quoi qu’il arrive au ravito, en bas dans la vallée. Côté temps, ca s’est clairement dégradé. Heureusement pas d’orage mais tout de même une belle averse avec de bonnes rafales de vent. C’est sous une pluie régulière que j’entre au ravito de Rheme ND en 22ème position. A part Daniel rattrapé à la sortie du ravito, je me demande bien où sont passés les trois autres coureurs qui étaient devant moi à la sortie de Valgrisenche? Après un ravito essentiellement liquide, les pâtes faisant encore du sur place dans l’estomac, j’attends Stéphane quelques minutes. En arrivant, il m’annonce qu’il préfère que je parte devant, il a eu quelques maux d’estomac sur la fin du col et a trouvé stressant d’essayer de revenir sur moi dans la descente. Je suis pourtant prêt à ralentir un poil si nécessaire sur la fin du prochain col mais je sens qu’il a besoin de faire un petit break, seul sur le chemin, ce que je comprends tout-à-fait, même si je suis un peu déçu de repartir seul. Je me prépare donc à repartir et finalement je trouve un compagnon dans la personne de Christophe qui ne se voyait pas partir seul avec le temps qu’il fait vers le prochain col qui culmine tout de même à 3000m.

La montée vers le col Entrelor est douce et il ne tombe plus que quelques gouttes. La marche est rythmée par les respirations fortes de Christophe. J’ai personnellement plutôt l’habitude d’y aller au feeling et de laisser mon corps se débrouiller pour augmenter le rythme et le volume des respirations si nécessaire. Nous échangeons de temps en temps quelques mots mais, malgré le silence presque permanent, la présence mutuelle est réconfortante alors que nous abordons les derniers contreforts du col, assez raides, dans la pierraille avec une altitude qui fait sentir ses effets. Le rythme toujours régulier de 600m/h nous mène au sommet où une petite surprise nous attend. Juste en dessous du col, il y a un petit bivouac où s’est installé un bénévole de la course avec quelques bouteilles et je suppose de quoi réconforter un éventuel concurrent mal en point dans le bivouac. Difficile de le rater ce point d’eau, parce qu’il est équipé d’un énorme projecteur alimenté par un petit groupe électrogène. Sauf que dans son envie de bien faire, le bénévole à fait une petite bourde, le faisceau est dirigé directement vers le col et, au lieu de nous aider, on est complètement éblouis pour accéder au point d’eau. Pas géniale cette progression quasi aveugles pour accéder au bivouac. J’avoue avoir un peu pesté dans mon fort intérieur d’autant que le bivouac est à l’écart du chemin dans un champ de grosses pierres où il serait facile de se vautrer.

La suite de la descente est plus tranquille et nous trottinons avec Christophe jusqu’à ce que nous tombions sur une traileuse canadienne, Jen, qui semble désemparée. C’est vrai que nous n’avons pas vu de marque de balisage depuis quelques centaines de mètres et elle se demande si nous ne sommes pas perdus sur une mauvaise trace. Il faut dire que globalement, le balisage est presque parfait. Pas excessif et intuitif en ciblant les carrefours ou points essentiels sans planter des drapeaux jaunes tous les 100m sur un chemin évident. C’est même encore plus facile de suivre la nuit avec les bandes réfléchissantes qui sont visibles de loin. Pour le problème de l’instant, je consulte rapidement la petite carte (encore merci Mercator !!) pour constater que le chemin trace bien à flanc de la montagne avant de repartir vers la droite vers Eaux Rousse. A priori donc, pas de problème et je rassure notre canadienne en lui disant qu’il arrive en Europe que des mauvais plaisants débalisent partiellement un parcours. Même si je ne suis pas sur que ce soit le problème sur cette section, le chemin est de toute façon évident. Effectivement, plus loin, nous retrouvons des marques et finissons la longue descente vers Eaux Rousse.

Au ravito, je pointe 17ème. Plutôt bon pour le moral de remonter le peloton en poursuivant simplement sa route. Je suis maintenant dans mes projections très optimistes pour le classement et j’ai toujours une heure d’avance sur le planning de 96h. En revanche, je sens que j’ai besoin d’une pause pour récupérer et dormir un peu. Je retrouve sur le ravito Christophe rencontré sur l’Himal race, normalement bien plus fort que moi mais qui a ralenti pour accompagner Corinne aussi croisée sur l’HR qui a des maux d’estomac. Nous nous faisons tous les deux conduire dans un petit salon avec de confortables banquettes pour faire un petit somme. Je prévoyais de me reposer plus d’une heure mais je ne resterai finalement que 45mns sur ce ravito. J’ai beaucoup de mal à m’endormir sur cette banquette, probablement excité par les cocas et cafés ingurgités dans la journée, même si je ressens une envie de dormir. Très frustrant… Pour ne rien arranger, au bout de 20 minutes, je grelotte, la pièce n’est pas si chaude et mes vêtements mouillés par la sueur me communiquent la fraicheur. Je me suis peut-être assoupi quelques minutes sans le savoir mais l’envie de dormir n’a pas disparu. Physiquement, cette petite récupération m’a tout de même été bénéfique. Après une petite réflexion de quelques minutes, je décide de quitter ce ravito que j’aurai bien mal géré. Stéphane arrivé peu de temps après moi a opté pour la chambre qu’on lui proposait et a pu faire un bon cycle de sommeil.

Dès le départ j’essaie de prendre un bon rythme pour me réchauffer et je n’y parviens qu’à moitié. L’impression d’avoir bien récupéré a vite disparu et j’ai tendance à divaguer sur ce chemin. Je suis en train de vivre le premier moment vraiment difficile de cette course. Mon planning à 96h prévoyait 3h35 pour monter au col et je vais en fait mettre 3h55. Pas une grosse différence, c’est vrai, sauf que je n’ai pas lu cette prévision avant de commencer l’ascension et j’étais persuadé que j’allais mettre bien moins de temps pour ces 1600m de D+. Mon moral baissait au fur et à mesure que l’altitude changeait lentement. Pour ne rien arranger, sur un très long replat au milieu de l’ascension, je me suis fait doubler, déposer devrais-je dire, par une fusée interplanétaire déguisée en traileur italien. Les stratégies différentes de repos impliquent inévitablement que des coureurs ayant pris un long arrêt soient fatalement plus rapides mais la différence de vitesse est toujours difficile à vivre d’autant que ce col est interminable. Ca va ? me dit-il. Je fais un effort pour faire bonne figure et plus ou moins le rassurer mais mon rythme répond pour moi. Alors que je suis déjà moralement bien atteint, mon alti n’indique que 2500m, le col est à 3300m, donc encore beaucoup, beaucoup plus haut. Avec le jour qui se lève, je retrouve tout de même un peu de peps. Le col, poudré par la petite couche de neige tombée cette nuit, est maintenant en vue. En plus, je réussis à maintenir à distance deux poursuivants. Bon, finalement, je ne suis pas si tortue que ça. Avec un peu de niaque retrouvée, et le bonheur de voir ce paysage d’altitude grandiose, je franchis le col pour retrouver le versant ensoleillé. Ouf, voilà une bonne chose de faite. Place à la très longue descente vers Cogne. Le début requiert une certaine prudence, c’est raide, enneigé sur certaines parties et parfois exposé. J’ai aussi du mal à me dérouiller musculairement après cette très longue montée. Heureusement, au soleil, avec un petit brin de chaleur, les bonnes sensations reviennent et je pointe au ravito du refuge Sella. L’accueil est formidable et la responsable du ravito charmante. J’évite de manger trop lourd même si je sens que mon estomac retrouve ses fonctions. La vie est de retour après une fin de nuit très pénible. Je sautille maintenant gaiement sur la fin de la descente raide avant un long faux plat descendant vers la base de vie de Cogne où j’entre en 17ème position, un poil déçu de voir que mon classement n’a pas changé mais, après ce gros coup de mou, je devrais plutôt m’en réjouir. Encore une fois, les bénévoles sont aux petits soins, une petite douche et je me régale de 2 soupes délicieuses avec des trempettes de pain. Un petit sms à Stéphane, méthode dont nous avons convenu pour nous tenir au courant de notre avancée et éviter par exemple de naviguer pendant des heures seul alors que l’autre est à 15mns. Tout est bouclé en 30mns et je suis sur le départ à 11h30 avec cette fois 30mns de retard sur mon tempo de 96h mais je n’y accorde aucune importance.

Secteur 3 Cogne-Donnas 45km 1400m D+ Facile … vite dit.

Avec le jeu des arrêts, j’ai gratté une place pour repartir 15ème. C’est maintenant le secteur qui, sur le papier, semble le plus facile avec ‘’seulement’’ 1400m de D+ pour 45km. Le moral est au beau fixe, je suis tout frais après la douche, bien restauré et j’alterne course et marche sur les faux plats qui précèdent le début de la montée.

Pour me distraire l’esprit mais aussi suivre mon avancée, je regarde de temps en temps la carte. Je m’attends à bifurquer dans un vallon à droite. En fait, j’aurais pu attendre longtemps parce que le chemin se poursuit tout droit dans le même vallon. Aujourd’hui, je n’arrive pas à comprendre en regardant la carte comment j’ai pu me mettre dans le crâne qu’il y avait une bifurcation vers un autre vallon. Preuve que malgré de bonnes sensations, la lucidité n’était pas totalement au rendez-vous.

Après le premier raidillon, je rattrape une coureuse qui fait une petite pause au point d’eau/ pointage, je crois que c’est la collègue canadienne déboussolée hier par l’absence de balisage, j’ai découvert plus tard qu’elle avait malheureusement dû abandonner sur l’avant dernière section.

La montée vers le col de la Fenêtre de Champorcher est à la hauteur de ce qu’on m’a verbalement annoncé, quelques petits raidillons mais surtout des faux plats, voire des replats courables. La distance jusqu’au refuge qui précède le col, 13km, est longue mais, pas de stress, je me laisse aller et j’admire le paysage baigné de soleil ; le temps maussade de la nuit a bien passé son chemin.

Après 3h30 de montée, je suis bien heureux de pouvoir me restaurer au refuge Sogno. Le cadre est magnifique, malheureusement gâté par des pilonnes haute tension qui passent juste au dessus … J’ai maintenant complètement retrouvé mon appétit et je mange copieusement du pain avec fromage ou jambon. A ce point de contrôle, je retrouve trois autre concurrents inconnus jusqu’à présent. Je me suis peut-être fait un film mais j’ai eu l’impression qu’ils ne me regardaient pas d’un œil totalement amical alors que, jusqu’à présent, j’ai toujours vu une ambiance conviviale entre les coureurs. Peut-être étaient-ils moyennement satisfaits de voir un coureur les rattraper, nous sommes dans les 15 premiers et la place commence à prendre de l’importance en se rapprochant du top 10.

Peu après le refuge, dans le dernier raidillon qui mène au col, je suis logiquement rattrapé par Christophe qui a repris un bon rythme après son arrêt à Eaux-Rousses. Je prends sa roue pour finir le col et débuter la longue descente avec lui. On papote pas mal autour de courses par étapes, de ballades dans l’Himalaya ou les Andes. Un intermède bien sympathique. Au bout d’une petite heure, je m’aperçois néanmoins que je suis probablement à rythme trop élevé pour moi et je ne dois pas risquer de me griller dans cette longue descente. Je laisse donc filer Christophe à un rythme qui va lui permettre de remonter encore dans le classement. Plus tard, je vois revenir, un coureur italien, Abèle Blanc, plus connu dans la vallée pour ses performances d’alpiniste puisqu’il a réussi  13 des 14 sommets de plus de 8000m. Je ne parviens pas non plus à suivre son rythme. En fait, le problème est plus moral que physique. Au début de la descente, avec la discussion avec Christophe j’ai pu faire abstraction de la grande distance qui nous sépare de la base de vie à Donnas, 30km et 2500m de D-) depuis le col. Mais redevenu seul, je ne peux m’empêcher de cogiter. J’ai en particulier peur des 20kms après le prochain ravito qui promettent d’être monotones avec une pente moyenne de 5%. En sortant de ce ravito, pourtant en bonne forme, j’essaie donc de faire abstraction de cette distance avec le simple objectif d’avancer. Quoi qu’il arrive, pas après pas, j’atteindrai Donnas.

En fait, ces 20kms sont bien loin d’être monotones !!! Pour les agrémenter quelques raidillons, surtout sur la deuxième section de 10kms avec presque 300m de D+ sur cette section de descente !! Et un chemin, parfois technique avec de gros blocs. Pas de danger que je m’endorme d’ennui mais je trouve que c’est infernal, ce chemin. Oui, je sais, jamais content le gars. En fait, j’ai juste envie d’arriver en bas de la vallée et prendre un peu de repos dans la vallée. Pour continuer à me démoraliser, je suis dépassé par une coureuse, Anne-marie. Elle a une allure impressionnante et je doute même quelques secondes qu’elle soit en compétition vu son état de fraicheur. Pas surprenant qu’elle ait finalement terminé la course à la 4ème place au classement scratch.

Ouf, je suis en bas de la vallée, je me crois arrivé à la base de vie mais je n’ai pas regardé la carte et il reste encore deux bons kilomètres de plat pour arriver à Donnas. J’ai droit à un petit intermède d’attente devant une barrière de train. C’est d’ailleurs l’occasion pour moi d’exiger une rectification de mon temps de parcours, j’ai bien attendu au moins une minute !! D’ailleurs, je ne suis pas fier de moi. Peu avant le passage du train, je commençais à douter du fonctionnement de la barrière et à jeter un coup d’œil à droite et à gauche pour apercevoir le train.

J’ai bien du mal à me motiver pour courir sur cette section. Pour me redonner le moral, je fais le point global sur mon avancement. Il est 21h, je vais bientôt arriver à Donnas après 35h de courses pour 148km et 9471 m de D+. J’ai réalisé mon objectif pour cette première partie d’arriver à Donnas au début de la nuit, je suis pratiquement dans mon planning de 96h et je me fais la réflexion que la distance et le D+ parcourus sont comparables au premier UTMB que j’ai aussi fini en 35h seulement aujourd’hui, j’ai encore quelques ressources en réserve. Ce constat me fait drôlement plaisir même si j’ai hâte de rentrer à Donnas pour récupérer de cette petite moitié de course.

En entrant dans la base de vie de Donnas, je suis classé 13ème. J’applique la stratégie que j’avais définie au départ. Je vais prendre un bon repas et un repos de quelques heures pour repartir d’un bon pied sur une section qui est annoncée très difficile (Information de Guillaume, l’un des très bons de cette course, qui l’a reconnue). Après coup, j’ai néanmoins une petite pointe de regret, en regardant les passages à cette base de vie, je m’aperçois que j’étais tout près, voire devant des coureurs qui ont fini entre la 4ème et la 8ème place. Bien sûr, nous sommes à peine à la moitié de la course et sur un ultra les secondes parties sont le plus souvent décisives. Néanmoins, je ne peux m’empêcher de penser qu’en me mettant un peu plus la pression, j’aurais peut-être pu accrocher le train. Mais je dois aussi être réaliste, j’étais probablement trop juste physiquement, mes capacités, mon état de fraicheur et mon moral en ont probablement décidé autrement. Et puis, j’avais besoin moralement d’un bon arrêt pour repartir sur de bonnes bases, comme prévu, au feeling, sans trop forcer sur mes capacités pour bien vivre ce périple. Il est clair que cet état d’esprit a pris le pas sur mon esprit compétitif mais j’assume, rappelez vous que je me suis aligné sur cette course à la condition que ca ne se transforme pas en galère et c’est peut-être ce qui se serait passé si j’avais essayé de forcer mes capacités au bout du bout.

Secteur 4 Donnas-Greyssoney 55km 4500+ GR20, enlève ton masque, je t’ai reconnu

Après douche et repas copieux, je me couche donc avec l’objectif peu ambitieux de repartir au plus tard à 2h du matin (je suis entré à la base à 21h12) pour bien digérer, prendre un repos conséquent et dormir après une première nuit quasiment blanche. Malheureusement, la gestion de la chaleur est bizarre sur cette base de vie. Ok, l’ambiance est humainement chaleureuse mais la douche était froide et la température de la salle de sommeil est caniculaire. J’ai beaucoup de mal à m’endormir et je ne parviens à tomber dans les bras de Morphée qu’une petite heure.

Vers minuit, j’aperçois Stéphane, arrivé après moi à la base qui est en train de se lever après un petit cycle de sommeil. Je lui fais un petit signe amical et puis quelques minutes plus tard, je me fais la réflexion que je suis bien reposé, que je n’arrive plus à dormir et que je pourrais donc lever le camp. Aussitôt dit, aussitôt fait et je sors de la salle où je vois Stéphane. ‘’Ah ben, je me demandais si tu t’étais pas rendormi !’’. Je le regarde probablement d’un air un peu interloqué. En fait, il avait compris mon petit message de la main comme ‘’on repart ensemble ?’’ et son signe signifiait son accord. Cette petite mauvaise compréhension mutuelle a en fait bien fait les choses parce que je suis très content de repartir avec mon pote Stéphane pour cette deuxième partie de nuit.

Nous quittons donc ensemble la base de vie vers 0h30 en 12ème position. Petit point bon pour le moral, après avoir marché sur l’Alta Via 2 depuis le départ, nous entamons maintenant l’Alta Via 1. Même si nous ne sommes pas encore tout à fait à mi-course, nous avons le sentiment d’entamer le chemin du retour vers Courmayeur. Le début de la montée est rude avec de belles marches mais raisonnablement difficile et la conversation permet de passer le temps. Dès la première petite descente sur le point d’eau de Perloz, mon attention est captée par une petite douleur du côté du genou gauche. Ca ressemble fort à un début de tendinite, pas une très bonne nouvelle quand on a encore 180 kilomètres à parcourir. Je savais que l’une des difficultés de ce type de course allait être d’éviter les blessures pouvant mener à l’abandon ou à un fort ralentissement et bien, je suis dans le vif du sujet ! Je balance entre une pointe de pessimisme en me disant que je vais devoir gérer ce problème jusqu’à l’arrivée avec peut-être de très grosses difficultés et mon naturel optimiste qui me dit que ca va le faire parce que je vais réussir à me ménager le genou pour bien mener ma barque, voire que la douleur va s’estomper.

Après la descente, le sujet est de toute façon en retrait de mes pensées puisque nous avons une longue montée jusqu’au prochain col à 2200m et la tendinite n’est pas sensible dans les montées. Le début est facile, sur des pistes avec pas mal de faux plats. On se fait dépasser par une fusée et je crois reconnaitre Abèle Blanc qui m’avait largué dans la descente et qui semble marcher du tonnerre de dieu après un bon repos. Bon vent, je ne le reverrai plus et il finira à une superbe 6ème place. Vers 4h du matin, Stéphane et moi commençons à subir le coup de barre classique de la fin de nuit. Après un départ de Donnas euphorique, nous peinons dans une montée très raide avec de grosses marches vers le ravitaillement de Sassa qui tarde à venir, je fais même une petite pause carte en main pour évaluer la distance qui nous reste. Ok, plus que 100m de D+, nous sommes bien heureux d’enfin voir les lumières et d’entendre les encouragements. Avec Stéphane, nous avons convenu d’y faire une petite pause sommeil  d’1h30, jusqu’à 6h. Les responsables du ravito semblent clairement réticents. Il n’y a pas de couchettes mais on leur répond qu’une pièce chaude nous suffit et qu’on est prêts à se coucher sur du dur. Ils finissent par accepter. J’ai lu un autre récit de course où le refus avait été plus net. Il est vrai que le règlement spécifiait qu’il n’était possible de s’arrêter pour dormir que dans les bases de vie, les arrêts sur les ravitos ne devant pas dépasser 1h. Mais il est aussi vrai qu’un arrêt était possible dans pas mal de ravitos, en particulier ceux qui étaient situés dans les refuges de montagne. En tout cas, probablement parce que nous ne souhaitions qu’un arrêt court d’1h30, nous avons réussi à nous installer sur des bancs en bois dans une pièce chauffée. Je parviens à dormir pendant une quarantaine de minutes mais je me réveille rapidement à cause du froid. Décidemment pas facile de cumuler un peu de sommeil. C’est encore l’humidité de mes vêtements qui me joue un tour. Pour essayer de me réchauffer, je vais carrément m’allonger sur les dalles du sol, juste devant le poêle à bois. Ca marche plus ou moins mais pour le sommeil, c’est fini.

Nous repartons à 6h, partiellement requinqué en ce qui me concerne, sur un rythme tranquille, à peine 600m D+/h. Le jour est maintenant en train de se lever, il fait toujours grand beau et nous approchons du col dans une zone rocheuse assez technique avec des blocs de pierre. J’oublie stupidement que la semelle de mes chaussures est humide, je glisse sur une pierre et me vautre dans une zone de gros blocs. Pas de mal pour moi mais je viens de casser en deux un bâton. Argh, après la tendinite, cette journée ne débute pas sous une très bonne étoile … J’arrive à rafistoler plus ou moins le bâton en enfonçant l’extrémité dans  la section cassée mais je doute que ça tienne très longtemps.

Après le col, il reste une petite montée pour atteindre le refuge Coda, un point d’eau très bien fourni, avec un accueil très chaleureux et une vue sur la pleine du Piemont italien absolument grandiose. Je crois n’avoir jamais vu en montagne, une vue de ce type avec d’un côté les hautes montagnes et de l’autre côté une vue sur une plaine dont on ne voit pas la fin. Quel bonheur. Malgré tout, notre esprit reste mobilisé par la course, nous sommes 14ème, petite régression due à l’arrêt pour dormir, et par curiosité nous demandons à quelle heure sont passés les premiers.  Une dizaine d’heures avant nous, pas ridicule comme retard pour un temps de parcours de 46h. Nous apprenons aussi que l’un des deux premiers, très fatigué, s’est en fait arrêté pour la nuit dans ce refuge (comme quoi, même un point d’eau peut s’avérer être un endroit idéal pour passer la nuit) et il en sort juste au moment où nous partons.

Juste un petit faux plat descendant et nous arrivons à un col où nous retrouvons l’équipe de tournage de l’organisation, un petit extrait se retrouvera dans une des vidéos accessibles sur le site. La suite de la descente est difficile pour moi, ma tendinite est douloureuse, surtout sur les sauts de gros blocs et ce n’est pas ce qui manque dans le coin. Le rafistolage de mon bâton ne tient pas longtemps et je dois faire appel au système D, le bâton en bois. J’en trouve un premier qui cassera quelques lacets plus tard avec la pression. Après plusieurs tentatives, je finirai une heure plus tard par trouver une solution pas idéale mais acceptable. Le bâton est lourd mais il a la bonne longueur et surtout il est assez rigide pour supporter mon poids parce que la tendinite m’oblige à me reposer au maximum sur les bâtons pour les petits sauts qui sont nombreux. Avec Stéphane, nous commençons à bien comprendre pourquoi Guillaume nous avait annoncé une section très technique. Et nous ne sommes pas au bout de nos peines.

Heureusement, la montagne est belle et  nous avons même droit à des petits ravitos sauvages. Au petit hameau de Goulas, un local nous attend avec quelques produits locaux de son cru : fromages et charcuteries avec un bon pain. C’est délicieux !! La communication est difficile, il ne parle pas le français mais je pense qu’il a compris nos remerciements. A noter au passage que les ignorants en Italien comme nous ont toujours pu bien communiquer dans les ravitos ou bases de vie. Il est vrai que la vallée est partiellement francophone mais c’était toujours agréable de voir ces italiens faire un effort pour communiquer avec nous.

Au lac de Vargno, nous avons cette fois un ravitaillement officiel. Les bénévoles nous informent que les premiers ont mis 8h30 depuis ce point pour rallier la prochaine base de vie de Greyssonney. Ouch tant que ça !! C’est clair que ça nous fout un sale coup au moral cette annonce. On essaie de se rassurer en se disant qu’ils ont fait la section de nuit et donc que de jour, on mettra peut-être moins de temps mais je n’y crois guère et je commence à m’habituer à l’idée d’une arrivée vers 19h, donc pour une durée de parcours de 17h sur la section sans compter les 1h30 d’arrêt !! Avec la tendinite et le bâton cassé, c’est vraiment pas de la tarte cette journée.

En essayant de ne pas penser à ce qui nous reste, nous progressons maintenant, toujours à notre rythme de sénateur vers le prochain col. Cette montée me paraitra durer une éternité, probablement parce que j’avais une erreur sur mon topo qui annonçait 500m de D+ alors qu’il y en avait 700 mais aussi parce que les petits replats ne nous faisaient pas progresser très vite vers le sommet. Un petit intermède nous distrait dans la montée. Deux coureurs nous rattrapent. Notre première réaction est de penser que nous allons encore nous faire déposer par deux fusées, frais comme des gardons. En fait, ce sont deux randonneurs, enfin plutôt rando-coureurs, qui se font un petit plaisir en faisant la section Donnas-Greyssonney à titre individuel. Leurs chaleureux encouragements nous font chaud au cœur.

Enfin arrivés au col de Marmontana à 2348m, je décrète une micro-pause à l’ombre. Le paysage est superbe mais la descente raide et technique qui s’annonce ne me réjouit pas. J’arrive plus ou moins à gérer la tendinite et nous arrivons au petit lac de Kiersee où il y a un point d’eau surprise avec même un petit abri, genre mini-bivouac probablement héliporté par l’organisation qui a du supposer que certains coureurs pourraient avoir besoin d’un bon repos à cet endroit. Bien vu ... Avec Stéphane, pas de besoin de s’allonger, mais il suggère de faire un petit bain dans les eaux fraiches du lac. Très bonne idée. Les bénévoles du point d’eau semblent surpris. Vu la température de l’eau, nous ne trempons que les jambes mais ca nous fait un bien fou, cette séance de cryothérapie. L’effet calmant et anesthésiant nous donne l’impression de ressortir avec des jambes toutes neuves. Mon genou est aussi moins sensible et je vais renouveler souvent l’application d’eau froide sur le genou pour calmer la douleur.

Autre très bonne idée de mon cher Steph sur ce point d’eau, il me suggère de demander au bénévoles de faire passer le message par radio à la base de vie de Greyssoney qu’un coureur a cassé un bâton et que ça serait sympa d’en acheter un dans un magasin local pour le remplacer. Ca a l’air de marcher. Encore quelques heures et je devrais retrouver un bâton digne de ce nom. Là, j’ai plutôt l’air d’un berger des anciens temps…

Encore un peu de descente, et nous sommes dans la montée vers la Crenna de Leui. Ca sonne comme un nom corse ce col et franchement, le terrain a lui aussi un air de terrain bien technique et éprouvant comme on en trouve sur le GR20. Cette section me rappelle très sérieusement la gigantesque première étape du GR20 en 4 jours, Calenzana-Col de Vergio. Distance, D+, difficulté technique, tout concorde et on risque bien d’arriver assez fracassés à Greyssonney comme sur cette étape du GR20.

Après le col, les descentes techniques et traversées sur des roches et blocs se poursuivent. Nous retrouvons Nicolas, assis, prenant une pause et visiblement un peu atteint par cette section difficile. Il était parti après nous de Donnas mais nous a dépassé pendant notre pause sommeil. On décide de repartir à trois, le support moral mutuel est un renfort très appréciable pour venir à bout de cette terrible section. La progression sur un terrain technique continue et nous arrivons à un autre point d’eau. Y’a pas de doute, les organisateurs, avec raison, sont inquiets des dégâts possibles sur cette section. En tout cas, ce point d’eau fait du bien et on a même droit à une délicieuse pêche. J’avoue que je suis peu fan des fruits acides, orange et citron qui sont disponibles sur les ravitos et ce fruit est un vrai bonheur.  On me demande aussi quel type de bâton je souhaite trouver à Greyssonney. Alors là, je suis épaté, non seulement ma demande a bien été prise en compte mais en plus, au ravito suivant, on s’inquiète du type de bâton dont j’aurais besoin. En fait n’importe quoi de solide à la bonne longueur dans un matériau pas trop lourd me conviendrait mais je leur précise tout de même qu’un bâton télescopique ferait parfaitement l’affaire.

Bon, c’est pas tout ça, mais faut reprendre le chemin infernal. Heureusement, ma tendinite est gérable, je me freine bien avec mes bâtons et je n’ai pas l’air de ralentir le petit groupe. Il nous reste encore un long chemin à flanc de coteau pour rejoindre Niel. Ce passage me semble absolument interminable. Histoire de bien se casser le moral ont se fait dépasser par deux coureurs italiens, frais comme des gardons et deux fois plus rapides que nous. Depuis, j’ai consulté les temps de passage. Les deux coureurs se sont arrêtés 7/9 heures à la dernière base de vie de Donnas. Donc, leur allure de folie s’explique mais sur le moment, ca semble vraiment surnaturel.

Le ravitaillement de Niel est le bienvenu. Je mange et bois encore copieusement. Juste avant de repartir, je me fais un dernier petit panaché. Seul soucis, je m’aperçois que j’ai vidé toute la canette au ravito. Pas une très bonne idée. Dès les premiers pas, je sens que l’alcool me fait de l’effet. Non, je vous rassure, je ne suis pas bourré mais juste un petit peu gai avec l’alcool qui a rapidement migré dans mon organisme avide de digérer tout ce qui passe par là. Je préviens mes compagnons que j’ai un peu bu et que je risque de dire des conneries dans la montée !

Une demi-heure plus tard, les vapeurs d’alcool sont passées, je mène notre train de sénateur vers le col Lazoney, une petite montée de 800m de D+. On n’est clairement pas à la fête mais pas à pas, ça va finir par le faire. Quelques moutons nous donnent l’occasion de discuter longuement de la problématique des chiens patous en montagne. Heureusement, ce troupeau n’a pas son gardien agressif et on pourra le traverser sans soucis.

Au col, le soulagement est général dans notre petit groupe et pour se donner un petit moment de répit on débute la descente très douce en marchant. Petit à petit les sensations reviennent et on arrive au petit trot au point d’eau d’Ober Loo. Mais que dis-je donc là !! Ce n’est pas un vulgaire point d’eau mais plutôt une table gargantuesque de produits faits maison qui a été dressée par le très sympathique et haut en couleurs berger. Des fromages de brebis, des saucisses, du jambon, des pâtisseries, tout est extraordinairement goûtu et délicieux. Ce point d’eau restera dans la légende de ce TDG. Bien malheureux sont les coureurs qui ont abandonné avant cette pause gastronomique. Le ventre bien plein, requinqués, il faut pourtant en repartir et trottiner dans la descente vers Greyssoney pour enfin finir cette section diabolique heureusement agrémentée de jolis ‘’points d’eau’’.

De mon côté, l’euphorie laisse vite à la place au souci, après un début de descente où mon genou se faisait oublier, le rappel à l’ordre dans la fin de la descente raide est tranchant. La douleur est vive et je dois même parfois m’arrêter. Un gros coup au moral pendant quelques minutes. Au bas de la descente, je trouve vite une fontaine et applique de l’eau froide sur le genou. L’efficacité est partielle. En dehors du fait que j’ai moralement et physiquement envie de faire un petit break à cette base de vie (il est 20h), je dois de toute façon laisser reposer le genou quelques heures avant de repartir. L’accueil sur cette base de vie est encore fantastique avec en particulier quelques supporters du site Kikourou, dont Nicolas que je reverrai plus tard. En dehors des traditionnels douche et repas, j’ai aussi le bonheur de retrouver un bâton. On m’en prête très gentiment un que je devrai rendre sur la ligne d’arrivée. Je peux aussi prendre une poche à glace à appliquer sur le genou douloureux. On me propose aussi de la pommade mais là j’ai ce qu’il faut. On est vraiment chouchouté et c’est probablement l’une des raisons du relativement faible taux d’abandon sur la course par rapport à sa difficulté.

Stéphane qui ne ressent pas le besoin de s’arrêter longuement décide de repartir après une petite pause pour aller dormir au refuge suivant. Notre progression commune s’arrête mais il est bien normal que chacun gère selon son état ses repos nocturnes. En tout cas, le choix de faire cette section très dure à 2 puis a 3 aura  été décisif pour mener finalement à bien cette aventure.

Je prends un très bon repos dans une salle de sommeil silencieuse et fraiche et profite du calme pour quelques dialogues SMS avec les potes qui suivent ma progression sur Internet. Leurs encouragements et leur enthousiasme en voyant mon classement sont réconfortants. Il est vrai que les chiffres semblent indiquer que tout va bien mais je leur répond que la journée a été difficile avec une tendinite toujours inquiétante.

Quel bonheur, je peux enfin dormir profondément pendant deux petites heures. Vers 23h, je suis réveillé et comme je me sens globalement beaucoup mieux y compris du côté du genou, je décide de reprendre la route avec un moral au beau fixe. De grosses difficultés nous attendent encore mais je sens que la possibilité de finir cette course commence à se concrétiser sérieusement.

Secteur  5 Greyssoney -Cretaz 36km 2700+ Montées, descentes, la routine …

Pendant le repas à la base de vie, j’ai discuté avec d’autres concurrents de la stratégie pour la suite. De mon côté, mon but et d’enchainer avec un simple petit arrêt à la base de vie les deux sections suivantes (au total 82km et 6200+) avec une probable arrivée en milieu ou fin de nuit à Ollomont où je prévois un repos plus long avant de faire la dernière section, ce qui me mènerais à Courmayeur Jeudi en fin d’après-midi, certes un peu plus tard que mon plan de 96h mais tout de même dans un temps proche de 100h, ce qui serait tout de même très satisfaisant compte tenu de la difficulté et de la technicité des sentiers.

Bon, tout cela, c’est du théorique, Courmayeur est encore très loin et je continue à mentalement me projeter de section en section sans penser à la ligne d’arrivée. Objectif, donc, Cretaz et deux bons gros coups de cul en perspective. Le premier, c’est le colle Pinter qui culmine tout de même à 2770m d’altitude.  1500m de D+ pour l’atteindre, la routine. Les sensations sont bonnes pour le début de cette montée. OK, la vitesse n’est pas supersonique mais je suis tout de même heureux de continuer à maintenir un bon 600m de D+/h. Un petit ravitaillement est installé dans un refuge. Un bon café, et je reprends la route. Le chemin est agréable, pas trop raide, ça change des grosses marches et des pierres de la section précédente et ça laisse le temps à l’esprit de divaguer tranquillement en regardant les étoiles. Justement parlons en des étoiles, après une longue montée avec parfois quelques faux plats, je commence à attendre avec impatience le sommet du col et je scrute à l’horizon pour le repérer. Le balisage est régulier et j’aperçois les lames réfléchissantes qui jalonnent le chemin. P’tain, mais ca me semble monter super haut cette histoire !! Je réalise en fait qu’au loin, je ne sais plus distinguer entre les lames réfléchissantes et les étoiles … Bon, ok, ce n’est pas encore aujourd’hui que je vais monter au ciel en marchant.

Au passage du col, j’ai un petit ouf de soulagement, vite tempéré par le style de la descente. C’est raide avec quelques blocs à sauter et mon genou rappelle très vite sa présence douloureuse. Un mauvais moment à passer. J’essaie bien d’adapter ma technique de descente à ce problème, par exemple en changeant de pied d’appui mais je m’aperçois qu’il est très difficile de changer ses réflexes. Autre problème, après une montée très bien balisée, le balisage est vraiment minimal dans cette descente. J’arrive à m’orienter sans perdre de temps avec quelques cairns, quelques marques Alta Via, quelques rares balisages et enfin une lumière au loin que je suppose être Cuneaz, un petit hameau dans la descente mais c’est loin d’être évident. Après réflexion, le balisage était peut-être un peu optimiste sur cette section mais il est aussi possible que quelques marques aient été piétinées par des vaches présentes dans l’alpage.

En arrivant sur Cuneaz, le chemin devient plus évident et surtout beaucoup moins raide. La bonne nouvelle c’est que je peux courir sans problème sur les faux plats descendants et je ne me prive pas de ce plaisir jusqu’au ravitaillement du refuge Crest. L’atmosphère de ce ravitaillement contraste énormément avec les précédents. Juste un gardien pour faire la réception, c’est intimiste.

Il est 4h30 et je commence à ressentir le petit coup de barre classique de la fin de nuit. Je n’ai pas une grosse envie de dormir mais je me sens juste un peu tout mou et j’attends avec impatience l’arrivée du jour. En plus la longue traversée plus ou moins plate sur une grosse piste avant d’atteindre St Jacques est monotone. On aperçoit les lumières dans le fond de la vallée et on n’a qu’une envie, plonger dans la descente au lieu de suivre le chemin. Ca me rappelle la longue section Argentière-Chamonix de l’ancien parcours de l’UTMB. Toujours désagréable de nuit parce qu’on devine les lumières sans bien savoir où on en est. Enfin arrive la petite descente très raide vers St Jacques et j’ai la très bonne surprise de constater que cette fois le genou ne me gène quasiment pas. On dirait qu’il joue à cache-cache avec moi, ce salopard !

Au ravitaillement de St Jacques, je m’octroie une petite sieste d’un quart d’heure avant le lever du soleil. Repos bien agréable sur une couchette confortable. Avant de repartir, je consulte le registre des passages. Je suis 15ème, Stéphane et Nicolas étant passés 1h30 avant moi. Enfin, maintenant, c’est plutôt 18ème, trois coureurs étant passés pendant mon sommeil. Ca fait des heures que je n’ai pas vu l’ombre d’une autre lampe frontale et là, trois d’un coup !! Je repars juste derrière Pierre-Henri, un coureur Grenoblois et décide de l’utiliser comme point de mire pour la montée. Avec le jour qui s’est levé, les sensations sont de nouveau bonnes, je monte toujours sur le même rythme (quoi, vous avez oublié le chiffre ?), et je maintiens la distance avec Pierre-Henri. Côté météo, c’est toujours le grand beau temps. La montée se fait plus douce et le site est encore exceptionnel. Je profite du ravitaillement du refuge du Grand Tourmalin, bien tranquille avec sa charmante gardienne, pour une petite pause et surtout manger copieusement. C’est dingue la quantité que je peux ingurgiter à chaque ravitaillement. J’ai à chaque fois peur de trop manger mais mon corps est visiblement demandeur à 200% et la digestion est toujours sans problème. Il faut aussi dire que le rythme très moyen laisse pas mal de ressources au système digestif pour faire son travail.

Une dernière petite montée de toute beauté et j’arrive au col Nanaz à 2773m et ensuite, après une traversée de toute beauté, au col des Fontaines. La vue sur le Cervin est magnifique. Dans la descente, les encouragements des nombreux randonneurs sont très réconfortants. J’arrive plus ou moins à gérer le genou mais je ressens aussi douloureusement les deux plantes des pieds et en particulier la partie avant malmenée avec les appuis sur les montées. Je profite d’un passage de ruisseau pour faire un réconfortant bain de pieds. Je me soulage aussi en tirant les doigts de pieds vers l’intérieur de la plante ce qui a le mérite de décontracter fortement la zone douloureuse.

Malgré ces désagréments, l’entrée à la base de vie de Cretaz se fait sous le signe de l’optimisme. Je suis dans les temps pour mon objectif du moment d’enchainer les deux secteurs et finir le deuxième au milieu de la nuit. Je retrouve à la table Pierre-Henri arrivé juste avant moi mais aussi Christophe qui après notre passage commun sur la section 3 avait fait une superbe remontée, malheureusement stoppée nette par une mauvaise entorse au genou dans la dernière descente. C’est triste mais c’en est bien fini pour lui. L’événement malheureux me rappelle que même si je suis sur de bons rails, la vigilance reste de rigueur pour mener ma barque à bon port, j’ai un genou en délicatesse mais encore fonctionnel et je dois tout faire pour le garder dans cet état. Je retrouve aussi Nicolas qui quitte la base de vie peu de temps après mon arrivée.

Secteur 6 Cretaz-Ollomont 46km 3500 D+ De l’intérêt de bien lire un topo

D’après le topo, cette section ne semble pas faire partie des plus difficiles. Un cumul de D+ conséquent mais avec des montées raisonnablement longues. C’est plus l’arrivée de la chaleur qui m’inquiète sur ce départ. Il est midi et je sais que les prochaines heures vont être difficiles. J’essaie donc de gérer la montée sans forcer. J’ai toujours Pierre-Henri en ligne de mire mais je constate avec des repères visuels qu’il prend de l’avance sur moi. Après le ravitaillement du refuge Barmasse où je peux déguster un bon café, je prends plaisir à trottiner sur une large piste en faux plat. Bon moment de courte durée parce que je sens clairement que je coince dans la montée vers la fenêtre Ersa. En plus, je me fais dépasser par pas moins de 4 coureurs italiens ! Deux d’entre eux finiront aux 7éme et 8éme places mais à ce moment, je n’ai vraiment pas les ressources physiques et morales pour les suivre. Pour les deux autres, cette bonne phase ne durera pas puisque l’un deux fera une grosse pause plus tard dans l’après-midi et l’autre abandonnera à Close, donc avant la fin de la section.

Au ravitaillement de Grand Raye, je suis à deux doigts de m’allonger pour un gros repos mais finalement, les quelques minutes d’arrêt réussissent à me requinquer. Objectif maintenant le refuge Cuney, prochain ravitaillement. Ma lucidité souffre aussi  de mon physique défaillant, atteint par la chaleur. Je suis persuadé à ce moment que le temps de parcours jusqu’à ce ravito ne devrait pas être très long avec de petites montées et descentes. Dur va être le retour à la réalité. La montée à la fenêtre Tsan me semble déjà interminable. Les 4 italiens sont bien loin, je suis seul, perdu au milieu de la montagne et progressant à une vitesse de tortue avec la plante des pieds douloureuse. Je trouve tout de même un peu de présence d’esprit pour prendre une photo du site grandiose du lac de Tsan. Arrivé au col, un choc m’attend. D’abord visuel, le spectacle d’un immense cirque est grandiose mais aussi mental parce que le prochain point d’eau, le bivouac Reboulaz qui sur le papier est à 1,3km me semble être à l’autre bout du monde avec pour y aller d’interminables lacets et une longue traversée. Là, au niveau mental, ca part clairement en vrille. La pause s’impose et c’est dans cette optique d’essayer de me refaire une santé physique et morale que j’entre dans le bivouac Reboulaz. Contrairement à d’autres bivouacs, c’est en fait un petit refuge et l’accueil y est très chaleureux. Il y a aussi quelques spécialités locales à déguster. Que du bonheur. La responsable du point d’eau ayant constaté mon moral défaillant me propose de m’allonger sur une couchette mais je retrouve vite le moral et je refuse poliment. Quelques grosses tartines plus tard, je suis prêt à partir. Ces 15 minutes d’arrêt m’ont fait le plus grand bien. Même l’annonce que le premier de la course est sur le point d’arriver à Courmayeur (j’ai environ 18h de retard à ce point sur le premier pour 80 heures de course) ne m’atteint pas. En dehors de mon estomac qui a bien apprécié les produits locaux, le cerveau s’est aussi remis sur les rails. Finies les idées délirantes d’un passage rapide sur cette section, j’ai maintenant intégré que ce sera long, même si les montées ne sont pas très longues. Je suis maintenant décidé à progresser au mieux en admirant le cadre exceptionnel et sans me préoccuper de l’heure. Le retour de la fraicheur avec quelques nuages m’est aussi favorable en espérant que la bonne tendance se maintienne, la gérante du ravito m’ayant annoncé une météo très mitigée pour le lendemain. Qui vivra verra …

Je suis bien heureux de parcourir la suite de jour, c’est somptueux mais surtout certains passages demandent un peu de prudence. Le sentier à flanc de coteaux est bon, mais il ne s’agit pas d’en sortir. Après le col Terray, j’arrive en vue du refuge Cuney vers 18h. Je retrouve Nicolas qui semble accuser le coup et attend des pâtes proposées par le gardien du refuge. Comme il a déjà fait cette section en rando avec des amis, je m’informe auprès de lui du temps qu’il reste jusqu’à Closé, le prochain ravitaillement. La première réponse est environ minuit ! Je suis interloqué mais il corrige vite en me disant 22h. Ca me semble plus raisonnable. Il m’informe aussi que le début de la très longue descente vers Closé est assez délicat. Bon, ben, je vais pas planter la tente ici, aussitôt dit, aussitôt fait, je repars avec une motivation d’enfer et l’objectif de faire la descente de jour. Côté physique, après le gros coup de barre de l’après-midi, j’ai de très bonnes sensations et j’approche même des 800m de D+/h sur les quelques petites montées jusqu’au bivouac Clermont. Encore un bivouac de grand luxe, en fait un petit refuge mignon, un accueil très sympathique et plein de très bons produits locaux à déguster. Je dois même surveiller mon appétit et couper partiellement une énorme part de brioche que je m’étais initialement préparée. Un mot gentil sur le livre d’or et il ne me reste plus qu’un raidillon avant le col Vessonaz et la descente vers Closé. Il est 19h45 et je vais bien faire le début de cette descente effectivement très raide de jour. Mon genou me laisse tranquille et j’arrive sans soucis au fond du vallon. La nuit est en train de tomber et il me reste quelques kilomètres d’une descente douce pour arriver sur Closé. J’arrive aux abords d’un troupeau de vaches qui semble calme mais que la lumière de ma frontale perturbe visiblement. Prudemment, je passe au milieu du troupeau en prenant garde de ne pas passer trop près d’une des vaches. Mon expérience de fils de paysan m’a appris qu’un coup de sabot est vite parti. Mais ma discrétion ne suffit visiblement pas à les rassurer. Alors que je suis sur le point de m’éloigner du troupeau, les vaches commencent à s’agiter sérieusement et à me suivre avec des gestes brusques. Ok, elles croient peut-être que je suis leur éleveur qu’elles doivent suivre dans la vallée mais, même si elles n’ont pas envie de m’embrocher avec leurs belles cornes, leur excitation est vraiment inquiétante et je n’ai pas envie de trainer le troupeau derrière moi jusqu’à Closé. J’essaie donc de faire quelques gestes pour les éloigner, c’est pire … Une petite gueulante pour leur faire peur, elles s’en foutent. Merde, mais qu’est ce que je pourrais faire pour me sortir de cette situation délicate, je ne vais tout de même pas finir bêtement piétiné par des vaches après 270kms de course. Un peu débile comme cause d’abandon. Je repère une ravine qui est sur le bord gauche de la vallée et je m’y précipite en courant. Ces connes essaient de me suivre mais doivent s’arrêter au bord de la ravine. De nuit, le franchissement leur fait peur. Ouf, bon débarras et je peux me calmer après un bon coup d’adrénaline dans cette descente.

Reste quelques kilomètres qui me semblent longs jusqu’au bas de la vallée. Je décide de faire une grosse pause à Closé pour me refaire une santé et dormir parce que la nuit m’a rapidement rappelé que je n’ai guère dormi depuis le départ. Mais je n’y suis pas encore sur ma couchette, je l’avais heureusement repéré sur la carte, il reste une centaine de mètres à remonter. Ca me semble tout de même bizarrement long cette montée. J’ai même peur d’avoir raté un embranchement et donc le ravito. Comme dirait Arnaud, coéquipier de la PTL, ‘’c’est la merde’’. Histoire de me redonner du courage, je gueule un petit juron. C’est un procédé assez efficace que j’utilise parfois, même en rando, pour repartir du bon pied dans un coup de barre ou après une chute. C’est efficace mais, il est vrai, surprenant voire inquiétant pour mes compagnons.

Pas de soucis, je n’avais rien raté et  je vois les lumières du ravito et entends les encouragements. Un petit footing dans les herbes hautes d’un champ et j’entre dans le bâtiment pour me restaurer. Un vrai trou noir mon estomac. Je m’informe ensuite des possibilités de s’allonger. Il y a quelques couchettes dans la tente médicale où je vais m’allonger. Je mets des sachets de glace sur mon genou et sur la plante de mes pieds. Je me fais même masser les pieds avec une pommade anti-douleur. Sur le moment, la sensation est extrêmement agréable mais j’ai l’impression que chaque centimètre cube du devant de la plante des pieds est sensible. J’espère ensuite m’endormir pour 1 ou 2h mais l’espoir est vite déçu. Je dois bien avoir réussi à dormir un quart d’heure avant d’être réveillé par la douleur dans mes pieds. Rien de très localisé, c’est plus ou moins irradiant. En plus, la lumière qu’il est impossible d’éteindre et le bruit du groupe électrogène qui tourne à quelques mètres de la tente ne facilitent pas les choses. Je dois donc me résoudre à cette implacable constatation, je ne vais pas dormir ici. J’ai deux choix : rester ici allongé à sentir mes pieds ou repartir. La deuxième solution ne m’enchante pas du tout mais c’est la moins mauvaise d’autant que je sent beaucoup moins mes pieds quand ils sont chaussés et que je marche.

Je reprends donc la route peu avant minuit, après un arrêt de 2h, malheureusement peu efficace pour le sommeil. Avant la base de vie d’Ollomont, il reste une douzaine de kilomètre et 1000m de D+ (je vous l’ai dit, c’est le tarif habituel) pour franchir le col Bruson. Autant j’ai jusqu’à présent réussi à toujours repartir avec le plein de motivation, autant, cette fois, j’ai pas envie. En plus, il tombe une petite pluie fine, à priori passagère selon les renseignements pris à la base de vie. Je commence à saturer de ces longs moments de marche dans la montagne sans voir le paysage, il n’y a pratiquement pas de lune. Je me fais successivement deux arrêts de quelques minutes, allongé au bord du chemin, pour fermer les yeux. Ca fait du bien mais c’est pas très efficace, si j’avais lu le topo, j’aurais vu qu’il y a un point d’eau au milieu de la montée que j’atteins un poil plus tard. Comme j’aperçois une tente, je demande si on peut s’allonger. Il y a très peu de places, je les rassure en leur disant que je veux juste faire une pause d’une demi-heure. Le confort et spartiate mais j’ai tout de même une petite couverture, c’est silencieux et il fait noir. J’arrive donc à m’endormir pendant un bon quart d’heure, ce qui me permet de repartir dans une meilleure forme. Je prends mon rythme de sénateur habituel et le col se profile enfin à l’horizon. La descente un poil raide pour mon genou sera longue mais heureusement agrémentée par le passage à un point d’eau imprévu où je discute deux minutes avec les sympathiques bénévoles, bien courageux de passer la nuit dehors à attendre les concurrents qui passent de temps en temps.

J’arrive à Ollomont vers 4h15, donc un peu plus tard que ce que je prévoyais en partant de Gressoney mais tout de même satisfait parce que je sais maintenant que je vais finir au plus tard Jeudi soir. Je suis juste derrière Nicolas qui m’avait dépassé au moment où je dormais dans la montée du col Bruson. On n’arrête pas de se croiser puisque je l’avais vu arriver à Closé quand j’en partais. Stéphane lui est bien devant, il est reparti d’Ollomont à 3h30. Je suis en 17ème position, je glisse un peu dans le classement mais à ce moment, mon seul objectif est de finir dans de bonnes conditions et il va définir ma stratégie pour cette dernière section. Je vais dormir pour repartir au lever du jour vers 7h. D’après mes calculs, je devrais arriver à Courmayeur en fin de journée dans un temps supérieur à mon plan de 96h mais tout de même très satisfaisant. Et surtout, je sais maintenant que la marche de nuit est finie et que je ne devrais pas ressortir ma frontale. Une fois, n’est pas coutume, je vais me coucher sans prendre une douche, la confortable couchette m’attirant comme un aimant.

Secteur 7 Ollomont-Courmayeur 49km 2900+ Comment terminer une course après avoir franchit la ligne d’arrivée

Vers 6h30, je suis réveillé, et j’ai du mal à m’arracher au confort de mon petit lit. Pas envie … alors que j’étais toujours reparti heureux de me balader dans ces superbes montagnes. Pourtant, le temps est revenu au beau fixe, une belle journée s’annonce. C’est l’idée qu’il faut absolument que j’arrive à Courmayeur avant la nuit qui me fait bouger ma pauvre carcasse. Un petit bip au contrôle électronique et le moral remonte en pensant aux potes qui vont voir mon nom s’afficher à la 17ème place au départ de la dernière base de vie. Après quelques minutes de mise en route, je retrouve mon rythme standard et confortable de montée et mon esprit se remet aussi en route. Plus qu’une grosse journée de rando-course et je serai arrivé au bout de cette fantastique course. Dans ma tête, je repasse en revue ces 4 premières journées avec beaucoup de bons moments, avec ses émotions fortes et aussi ses passages difficiles, notamment sur la dernière nuit. Maintenant, il me parait quasiment sur à 100% que je vais franchir la ligne d’arrivée à Courmayeur en plus avec un temps et un classement qui me réjouissent. Je visualise cette arrivée, beaucoup d’émotion et de joie et du coup, j’en ai les larmes aux yeux par avance. Cette arrivée, je suis déjà en train de la faire dans ma tête et pourtant, il reste un bon bout de chemin. J’aimerais pouvoir dire que cette journée se résume à une abréviation, RAS, mais elle a encore été riche en bons moments et passages difficiles.

Très simple le profil de cette journée, deux grosses montées et deux grosses descentes. Pour apprécier le passage au premier col, le Champillon, il faut d’abord s’enfiler 1340m de D+, THE tarif. En partant je pensais que ça serait dur mais ce fut en fait une montée très agréable, régulière, avec un paysage sublime à admirer. Le passage au point d’eau du refuge Champillon est très rapide, pour une fois il n’y a de toute façon pas grand-chose à consommer. Je me fais filmer par l’équipe de tournage qui se fera récupérer un peu plus tard par leur hélico. Après un dernier coup de cul, j’engage la descente, très prudemment parce que le genou continue à être limite, pas très douloureux, mais je ne peux qu’à peine trottiner dès que ça devient raide. 

Arrivé au point d’eau de Porteille-Desot, je consulte le registre des passages et je vois deux coureurs à moins d’une heure devant moi. Peut-être jouable de les rattraper et finir dans le top 15. D’autant que je me sens plutôt en forme, alors autant ajouter un peu de sel à cette journée. Quelques minutes plus tard j’arrive à un croisement où attendent deux badauds. L’un deux m’aborde : ‘’je suis journaliste à la radio Suisse’’. Tout de suite, je me vois répondre à une petite interview. Pas mécontent de faire un peu le fier devant un journaleux. ‘’vous n’auriez pas vu untel ?’’ qu’il me dit. Ah, OK, pour l’interview, je repasserai et puis désolé, je ne l’ai pas vu, les sentiers ne sont pas très peuplés en concurrents. En plus, il risque d’attendre longtemps, au dernier point d’eau, on me disait que personne n’était parti après moi d’Ollomont (partiellement vrai puisque mon suivant est en fait parti deux heures après moi d’Ollomont).

Après une petite montée, je passe en configuration de jour, collant court et tee-shirt léger et je trottine allégrement sur le très long chemin en balcon qui va nous mener à St Rhémy. L’euphorie ne va pas durer très longtemps, je peine sur les dernières portions avant le ravito. J’y retrouve un coureur, preuve que j’ai bien avancé sur cette section mais j’accuse le coup et je compte sur la satisfaction d’un gros appétit pour me refaire une santé. Le tableau des passages me confirme qu’un deuxième coureur semble à ma portée. Pour les suivants, c’est plus difficile, je reprends un peu de temps sur Nicolas, mais il est trop loin. Stéphane est encore plus loin, mais beaucoup moins qu’au départ d’Ollomont, le résultat d’un pause sommeil ou d’un coup de moins bien.

En partant de la base de vie, le coureur italien me propose gentiment de l’accompagner mais j’ai besoin d’un peu plus de temps pour bien profiter du ravito. Ah oui, je n’en ai pas fini avec les morceaux de fromage ou de jambon ! J’ai peut-être un peu trop abusé parce que je dois me ménager sur la suite pour favoriser la digestion. Je sens aussi un bon coup de barre arriver, effet de la digestion mais aussi de la chaleur qui commence à monter. Le besoin de dormir se fait aussi cruellement sentir. J’avais déjà eu un problème similaire sur la dernière journée de la PTL, une grosse envie de dormir après un repas en milieu de journée. Là aussi, je dois employer les grands moyens pour surmonter l’assaut du sommeil. Je sors donc quelques sachets de café. Gloups, j’ai oublié mon petit bol à l’un des ravitos. Il va falloir faire sans … Je verse donc directement sachet par sachet dans ma bouche et je bois une gorgée d’eau froide entre chaque sachet. Inutile de dire que c’est immonde mais je sais que la caféine va me remettre d’aplomb. Pour me donner encore plus de chances de repartir du bon pied, je m’allonge un quart d’heure pour fermer les yeux et faire un petit flash de sommeil. Je repars dans une meilleure forme mais je viens de perdre le temps que j’avais difficilement repris sur mes prédécesseurs. Comme je sais que les suivants sont bien loin, je perds toute motivation pour aller à un bon rythme, alors je me laisse tranquillement aller avec le simple objectif de franchir au mieux le dernier col, le Malatra qui culmine tout de même à 2920m (encore 1400m de D+ …) avant de plonger vers Courmayeur. Pour ne rien arranger, je rate un embranchement  à Merdeux-Desot (si, ca s’appelle comme ça) pour me retrouver sur la grosse piste plus haut dans la vallée mais qui me ferait faire plus de chemin. Encore grâce aux cartes de Mercator, je retrouve rapidement mon chemin au prix d’une petite descente assez raide dans les herbes. Le tsa des merdeux (ah, c’est pas des poètes dans le coin, pour les noms), le point d’eau qui précède le col est maintenant en vue. Je ne suis pas à la fête, mais j’arrive tout de même à me trainer toujours sur le même rythme.

Après les classiques 10 minutes d’arrêt au point d’eau, je reprends le chemin du col de Malatra. Bizarrement, en me levant, je ressens une petite douleur sur le haut de la cuisse gauche.Ca n’a pas l’air bien grave, et puis de toute façon, je ne ressens rien en montée. Il est bien possible que je me sois un peu blessé sur la petite descente raide pour retrouver le chemin. Pour l’instant, il s’agit de franchir le col et pour y être passé dans l’autre sens lors de la PTL, je sais que la fin de la montée est raide et ca se confirme. Argh, j’ai l’impression d’en baver comme un roi dans cette montée, à souffler comme un bœuf pour arracher m de D+ par m de D+. Et pourtant, en consultant mon relevé cardio, je m’apercevrai que ma vitesse ascensionnelle est toujours la même, celle que je n’ai pratiquement jamais quittée à pente comparable sur ces 2/3 derniers jours. J’ai hâte de basculer au plus vite, d’autant que les nuages commencent à s’accumuler. Après un début de montée très chaud, les derniers hectomètres sont très frais et vraiment raides avec quelques éboulis et quelques équipements pour s’assurer. Je me souviens que je les avais trouvés peu utiles lors de la descente sur la PTL. Eh bien là, je suis bien content de les avoir pour me tirer sur ces derniers mètres. Je dois même faire 1 ou 2 petits arrêts pour reprendre mon souffle. Du côté des pieds, eh bien, ce n’est pas le pied. Le devant de la plante est douloureux même si je me décontracte régulièrement la zone en repliant les doigts de pieds. Plus bas, j’avais aussi utilisé la méthode cryogénique, en mettant directement les pieds dans l’eau sans me déchausser, un grand soulagement mais de courte durée.

Je ne prends guère le temps de savourer ma joie et mon soulagement au sommet du col, le vent est vraiment très froid pour ma petite tenue estivale. Dès le début de la descente, je réalise que la petite blessure détectée en partant du dernier point d’eau n’est pas bénigne. Contracture ou quelque chose dans le genre, je ne sais pas, toujours est-il que c’est très douloureux dans la descente. Avec mon genou, je n’étais pas très vaillant, là je me traine et je suis pratiquement incapable de courir. Je fais une petite pause pour prendre un anti-douleur léger et me mettre un peu de pommade anti-inflamatoire mais sans grand espoir d’amélioration significative. Je dois donc porter ma croix sur la longue descente jusqu’à Bonatti. Pas si longue pour un coureur en bonne forme, mais ce n’est plus mon cas. Je croise dans le vallon qui mène à Bonatti deux randonneurs français. Enfin, vu leur rythme et leur tee-shirt, ils sont plutôt coureurs et vont à la rencontre d’un de leur ami qui fait la course. L’arrêt pour faire un petit bout de conversation me remonte le moral et j’arrive ensuite à me trainer jusqu’à Bonatti. Ouf, comme la douleur est pratiquement inexistante sur le plat, je vais avoir un long répit jusqu’à Bertone. 

L’accueil dans Bonatti est particulièrement sympathique, à la hauteur de l’excellent ravitaillement. Je discute avec l’assistant d’un coureur, venu aussi à sa rencontre. Bon, y’en a combien qui vont pas tarder à arriver et qui doivent donc pas être très loin derrière moi!! Allez, je m’extrais de l’atmosphère douillette du ravito pour repartir. Les nuages se sont maintenant bien installés et il tombe quelques gouttes de temps en temps. Je suis sorti d’affaire mais j’ai une pensée pour les suivants qui vont peut-être affronter des conditions difficiles pour franchir Malatra. Moi, je suis fermement décidé à défendre ma place. Hors de question de me faire enrhumer par un coureur sur les derniers kilomètres. J’arrive donc à progresser à bonne vitesse sur les faux-plats descendants ou montants avant Bertone. Je jette de temps en temps un coup d’œil derrière moi pour vérifier qu’aucun coureur n’arrive. Cette portion est bien connue de tous les coureurs ayant participé à l’UTMB. C’est normalement aussi l’occasion de profiter d’une superbe vue sur le massif du Mt Blanc. Raté pour cette fois,  c’est bouché par les nuages.

En arrivant à Bertone, je retrouve Nicolas de Kikourou, venu à la rencontre de Stéphane.  Sauf que Stéphane est normalement devant moi et qu’étant passé à Bonatti, il n’est pas arrivé à Bertone. Je suis très inquiet pendant quelques secondes mais je réalise vite qu’il n’y a absolument aucun danger sur cette section. Quelques minutes plus tard, la bénévole du point d’eau se rassure après avoir eu l’info de Bonatti que Stéphane s’y est arrêté en raison d’une blessure au releveur. Un grand classique de la course à pied la tendinite du releveur. Pas de chance qu’une blessure aussi proche du but l’oblige à rester à Bonatti. A mon passage, il était déjà monté au dortoir pour passer la nuit et attendre un rétablissement au moins partiel.

Au refuge Bertone, j’ai aussi retrouvé Uli qui est une vieille connaissance. C’est l’un des deux coureurs partis assez vite que nous avions vu au refuge de Coda après qu’il s’y soit arrêté pour la nuit. Vous ne vous souvenez pas ? Eh bien, vous avez droit à une deuxième lecture … Après avoir retrouvé un peu de ses moyens, c’est maintenant ses genoux qui le font souffrir. On décide de faire la descente ensemble jusqu’à Courmayeur avec en plus Nicolas. Uli doit ménager ses genoux sur cette descente et je dois péniblement gérer ma contracture. Je crois que c’est la descente la plus lente que j’aie jamais faite de ma vie de traileur. C’est vraiment du pas à pas. J’essaie  désespérément de trouver un moyen d’avoir moins mal. Je descends même une petite portion à reculons ! Et puis, je finis par trouver un truc, ma jambe doit en fait être complètement tendue au moment de poser le pied. Pas mal avec cette méthode mais au niveau rapidité, il faudra repasser. Heureusement, la conversation avec Nicolas est bien sympathique et je ne suis plus à quelques minutes près. Il nous faudra plus d’une heure pour rallier l’arrivée depuis Bertone, à peu près le temps qu’il faudrait pour la montée... La nuit étant tombée, je dois me résoudre à ressortir cette maudite frontale, mais pour une durée heureusement très courte parce que l’arrivée nous tend les bras.

Un grand bonheur d’entrer dans le hall ou est jugée l’arrivée mais pas une émotion comparable à celle que j’avais eue après mon départ d’Ollomont. Cette dernière section n’était bien plus qu’une formalité dans ma tête et le franchissement de la ligne n’est que sa concrétisation. Je suis tout de même extrêmement heureux de ma course, je finis  15ème ex-aequo en 106h49. Au moment d’écrire ce récit, je me suis livré à une petite analyse chiffrée de ma course et en particulier des temps réalisés par rapport au tableau de marche prévu. En enlevant tous les temps d’arrêt, y compris les petits arrêts dans les ravitos, j’arrive pour la prévision et le réel à environ 85 heures. Sur le parcours, j’ai logiquement été plus lent que prévu sur la fameuse section 4 mais un peu plus rapide que prévu sur la première et dernière section, les différences restant légères. En revanche, c’est sur les temps de pause que se fait la grosse différence. J’avais prévu un total de 10 heures, il est vrai un peu optimiste (sur la PTL, une course un peu moins longue, nous avions fait un total d’environ 11 heures de pauses diverses). En réel, j’ai fait un total de 21 heures de pauses, d’où la différence de 10 heures entre la prévision et le réel. Je ne pense pas que j’aurais pu ramener ce total à 10 heures comme prévu, mais les pauses où je ne parvenais pas à dormir m’ont coûté cher parce que ça m’obligeait à m’arrêter plus tard pour dormir un minimum. Au final, je pense avoir perdu pas loin de 5 heures avec ces problèmes de gestion de sommeil.

Voilà, c’est fini, merci aux lecteurs qui sont allés jusqu’au bout de ce long récit. Mon parti pris était d’être exhaustif pour partager les moments très divers et les émotions vécus pendant cette course. Cette expérience me marquera à jamais d’abord par la beauté des paysages rencontrés, par les moments très forts vécus pendant cette course, souvent très heureux et faits du bonheur d’avoir la chance de parcourir ces montagnes et de concourir sur une course qui je pense deviendra mythique mais parfois aussi difficiles avec des nuits que j’ai trouvées longues, le mois de Septembre n’étant pas spécialement favorable de ce point de vue. Je souhaite aux concurrents qui s’aligneront en 2011 une météo aussi favorable qui a été un facteur essentiel pour que tout se passe bien et que 179 heureux coureurs franchissent la ligne d’arrivée sur 310 partants. Mon petit regret personnel est que cette course se fasse en solo, j’aurai adoré partager cette aventure formidable au sein d’une petite équipe soudée comme sur la PTL.

Pour finir, un immense merci avec mes plus admiratives félicitations aux organisateurs de ce TDG. Il faut une part de folie, et j’aime ça, mais aussi beaucoup de professionnalisme pour se lancer un tel défit et le réussir de façon aussi magistrale. Les mêmes remerciements vont aux bénévoles, toujours aux petits soins pour les coureur, aux supporters croisés sur le chemin, peu avares de leurs encouragements et enfin aux coureurs avec qui j’ai partagé des moments plus ou moins longs sur cette course.

Un dernier mot, le lendemain, je suis rentré chez moi en voiture depuis Chamonix.  Une route le plus souvent plate et rectiligne. Ca m’a paru long, j’aurais peut-être du rentrer à pied par les montagnes J.

Les photos prises pendant la course.